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Pasdevague : 5 points méritent réflexion

La vidéo du lycéen braquant une arme sur un professeur a fait le tour des internets et provoqué de nombreuses réactions : institutionnelles et attendues, dans le registre classique de l'indignation, par le ministre de l'Éducation nationale ou le président de la république, dans la critique du laxisme de la part de personnalités politiques de droite, plus spontanées et sincères, sur les réseaux sociaux et notamment l'oiseau bleu par notamment des enseignants se plaignant du manque de soutien de l'institution en général.

J'aimerais apporter quelques éclairages par rapport à ce que j'ai pu lire, notamment dans la mise en cause parfois un peu rapide de la responsabilité des équipes de direction.

1. On est tous d'accord

On ne va pas tergiverser, personne ne fera l'apologie de la violence à l'école. Des violences, devrions-nous dire, car elles sont multiples dans leur forme (verbale, physique, psychologique) mais aussi dans leurs acteurs : on parle ici d'un élève envers un professeur, mais bien d'autres exemples existent : élève vs élève, professeur vs élèves, parents vs professeurs, parents vs direction ou personnels des pôles santé-social... J'ai personnellement eu a appeler les forces de l'ordre devant des parents menaçants, qui ont dû physiquement s'interposer entre ma personne et un charmant papa - visiblement adepte assidu de la salle de musculation - qui était fort en colère contre un enseignant.

Le côté protéiforme et choquant des violences en milieu scolaire ne doit cependant pas nous faire oublier qu'elles sont heureusement rares, même dans les établissement dits "difficiles", et qu'elles sont la plupart du temps gérées de façon pertinentes par les protagonistes au premier plan : les profs, évidemment, sans oublier les assistants d'éducation qui sont également en première ligne et qu'on a tendance à oublier.

2. Personne ne fait rien ?

C'est la rengaine habituelle chaque fois qu'un fait divers fait l'actualité : personne ne fait rien. Comme si les premiers acteurs concernés n'en avaient cure et se satisfaisaient de la dégradation des conditions d'étude et de travail dans un établissement.

C'est évidemment absurde.

Tous les personnels qui travaillent en milieu scolaire exercent leur action en agissant sur leur domaine de compétence : le professeur s'assurera de la bonne gestion de sa classe, l'assistant d'éducation des moments de vie scolaire hors les cours, le conseiller principal d'éducation du bon fonctionnement de la vie scolaire et des premières relations avec les familles, et le personnel de direction de la bonne marche du bahut, ainsi que de la pose éventuelle de sanctions. Rappelons que la première mission de ce dernier est la protection des personnes et des biens à l'intérieur de l'établissement, il est donc inenvisageable qu'il y soit insensible.

Que certains personnels soient plus performant que d'autres, c'est un fait, mais qui n'est pas spécifique à l'éducation, c'est une réalité de l'ensemble du monde professionnel, il faut faire avec.

3. L'institution

Ah, L'institution...

On reprochera au ministère de l'Éducation nationale d'être déconnecté du terrain et de prendre des décisions qui ne correspondent pas à cette réalité, et c'est vrai. Mais demandez donc aux agriculteurs, aux pompiers, aux chômeurs, aux médecins si c'est différent pour les arbitrages qui les concernent : cette distance n'est pas propre à l'école, elle est le fait de l'organisation de notre système qui accorde plus de crédit aux élites - les "sachants" - qu' aux praticiens.

De plus, l'école est un sujet clivant et politiquement potentiellement brûlant. On dit souvent que la France compte 70 millions de sélectionneurs de football, elle a autant de ministres de l'éducation ! Chacun a un avis, plus ou moins fondé, plus ou moins éclairé sur l'école (normal, on y est tous allés plus ou moins longtemps) et ne se prive pas pour le donner en oubliant un peu vite que les membres de la communauté éducative que je cite précédemment sont des professionnels qui connaissent leur métier. Personnellement je ne me vois pas dire à un plombier, un garagiste ou un expert auprès des assurances comment il doit exercer.

Cependant un point crucial reste en suspens, qui motive à lui seul le mot clé #Pasdevague : les agents qui interviennent dans un établissement scolaire le font au nom de l'état, qui leur impose des règles et des fonctionnements (aspects légaux, programmes scolaires) afin que ce soit cadré, mais qui en retour doit assurer leur défense en préjugeant que le travail a été fait correctement et non qu'il pourrait y avoir faute. De même, leur sécurité et leurs conditions de travail doivent être assurées.

Alors que le ministère se trouve comme je le disais trop distant, les Rectorat d'académie (autorité qui correspond grossomodo aux régions) devraient assurer cette autorité bienveillante envers ses personnels. D'autant plus que la grande majorité de ceux qui y travaillent sont d'anciens acteurs de terrain !

C'est là que le bât blesse : le politique a transformé cette autorité en simple courroie de transmission des décisions ministérielles (rappelons que Recteur n'est pas un métier, c'est simplement quelqu'un de nommé en conseil des ministres) au lieu de lui donner une autonomie, des responsabilités et des missions lui permettant d'exercer ce rôle auprès des acteurs. Ce qui faisait écrire à Charb (dans son Dico Sarko) avec beaucoup d'humour : "RECTORAT n. m. Endroit d'où le gouvernement envoie ses réformes dans le rectum des enseignants."

4. Le conseil de discipline

Nombre des posts sous le mot-clé #Pasdevague incriminent les conseils de discipline, reprochant tant leur faible nombre que la teneur de leurs décisions, mettant souvent en cause la responsabilité des personnels de direction.

Il est exact que la tendance actuelle de l'institution est de demander la réduction du nombre de ces conseils. D'une part, certains sont clairement abusifs et mettent en péril la scolarité d'élèves sans que la situation le justifie : J'ai moi-même souvenir d'un lycée de centre ville excluant des élèves pour "manque de travail" afin de ne pas plomber leurs résultats au bac ! Oui, c'est dans l'enseignement public : le privé n'a pas besoin de conseil de discipline pour virer qui ils veulent (c'est choquant, mais c'est un autre débat). D'autre part, c'est une instance extrèmement lourde : du fait de sa gravité et de sa nature "appelable en justice", cela requiert une préparation minutieuse, mobilise des personnes nombreuses et différentes et dont la décision peut être cassée par un appel voire un tribunal administratif.

Par ailleurs, il convient de rappeler que c'est une instance collégiale : En présence de l'élève traduit, de sa famille (et parfois de ses représentants) siègent des enseignants, des agents de l'établissement, des parents d'élèves, des élèves dont chaque voix compte autant que celle du président (le proviseur ou le principal) sauf en cas d'égalité. Il est donc injuste de faire porter sur ce dernier l'entière responsabilité de la décision prononcée. C'est un lieu de débats contradictoires où l'arbitrage final n'est pas forcément - en encore moins uniquement - celui du chef d'établissement. Pour en avoir présidé plusieurs, je peux attester que le résultat final n'est pas toujours celui que j'attendais, voire celui que j'espérais, mais c'est une instance souveraine et cela doit être respecté.

5. Et la société alors ?

On ne le dira jamais assez : l'école n'est pas déconnectée du monde dans lequel nous vivons, elle en est une facette et parfois le miroir (étincelant vu l'importance du thème). Il n'y a aucune raison objective pour que les problèmes sociétaux de fond y soient absents : violence, racisme, homophobie y sévissent comme ailleurs, ni plus ni moins, avec ceci de spécifique que la plupart de ses acteurs sont adolescents. La difficulté de traitement en est donc accrue et particulièrement délicate.

Cette complexité doit être prise en compte et, si je soutiens les collègues qui ont clamé leur sentiment d'injustice et d'abandon à travers les réseaux sociaux, méfions-nous des coupables tout trouvé : comme souvent, c'est une réponse collective et sociétale qui permettra d'avancer.